Derek Pratt : le maître horloger oublié
Les horlogers indépendants ne sont pas une création de notre époque. Il y a toujours eu des horlogers qui travaillaient de manière indépendante pour leurs clients ou pour les marques qui les engageaient. Derek Pratt était un horloger indépendant, peut-être l'un des meilleurs. Ses montres ne sont pas faciles à trouver ; même aux enchères, elles sont rares. Nous présentons ici l'horloger et son œuvre, afin que sa mémoire reste vivante pendant de longues années.

Cet horloger anglais est sans doute surtout connu pour son incroyable travail chez Urban Jürgensen, aux côtés de son ami Peter Baumberger, ou peut-être pour sa réplique inachevée du chronomètre H4 de John Harrison. Il y a pourtant beaucoup à découvrir sur son travail. Plus d'une décennie s'est écoulée depuis sa disparition et, depuis, l'horlogerie indépendante a connu une véritable explosion.
Derek Pratt vouait à la mécanique un attachement absolu, bien au-delà de l'horlogerie. Des Mazda à moteur Wankel aux bicyclettes classiques, son amour de la mécanique ne connaissait pas de limites.
DES DÉBUTS PRÉCOCES
Pratt était peut-être destiné depuis toujours à créer d'incroyables mécanismes à une échelle minuscule. Né à Petts Wood, aux abords d'Orpington, dans le sud-est de Londres, il vivait tout près de Greenwich et de tous les chefs-d'œuvre horlogers que l'on pouvait y voir. Les premiers souvenirs de la vie de Pratt nous viennent de son ami d'enfance, Derek Goldsmith. Ils ont grandi ensemble et partagé une passion pour tout ce qui est mécanique. Goldsmith a gagné des millions grâce à l'invention d'un mitigeur, qui allait devenir la base de l'entreprise de douches Aqualisa. Pratt et Goldsmith ont été scouts ensemble, et tous deux ont obtenu de leurs parents qu'ils installent des tours dans leurs garages, ce qui leur a permis de travailler ensemble à des projets pendant leur adolescence.
Pratt dans ses jeunes années – appuyé contre une Mazda à moteur Wankel (à gauche) et sur une bicyclette Dursley Pedersen (à droite).
Tous deux ont fréquenté l'école technique de Beckenham, Goldsmith ayant un an d'avance sur Pratt. Diplômé en 1953, Pratt a suivi une formation chez Smiths Industries puis, en 1956, a entamé un cursus au National College of Horology. Celui-ci était conçu comme un cours de trois ans, au terme duquel les élèves réalisaient une montre de poche complète, la dernière année. Ce programme a cependant été interrompu au milieu du cursus de Pratt, qui l'a donc terminé plus tôt, alors qu'il avait été jusque-là un élève primé. « Pratt a vécu cela comme une trahison », raconte Timothy Treffry, ami de longue date de Pratt et ancien rédacteur en chef du Horological Journal. Très tôt, Pratt a eu une vision claire de ce qu'il voulait faire, et ses centres d'intérêt étaient déjà bien visibles. Selon le livre écrit par Goldsmith et publié par le British Horological Institute (BHI), Derek Pratt - Watchmaker, les deux amis ont fondé ensemble en 1960 une entreprise appelée Pratt and Goldsmith. Ils produisaient de petites pièces de précision pour d'autres entreprises, ce qui signifie qu'ils ont fini par faire ce qu'ils aimaient le plus tout en gagnant un peu d'argent.
L'année où Pratt a dû abandonner son cours d'horlogerie fut la dernière du National College of Horology, qui a fermé peu après. Ce contretemps a permis à Pratt de commencer à travailler pour Andrew Fell, l'ancien directeur de l'école. Ils ont travaillé sur des pendules de table, entre autres projets de micro-ingénierie et de micro-soudure, alors en plein essor grâce au développement de la microélectronique. Ce travail a conduit Pratt à émigrer en Suisse, où il s'est installé avec sa première épouse, Franziska.
LE DÉBUT D'UN PARCOURS HORLOGER
Parallèlement aux projets qu'il menait avec Fell, Pratt a commencé à faire de la restauration à son compte, une voie suivie par nombre des indépendants les plus accomplis d'aujourd'hui. Il a restauré des chronomètres et des montres anciennes, ouvrant ainsi un champ de travail qui s'est poursuivi tout au long de sa carrière : une fascination pour l'horlogerie traditionnelle et la restauration. Alors que certains horlogers de son époque commençaient à chercher de nouvelles techniques, de nouveaux matériaux et de nouveaux designs, Pratt consacrait sa vie à maîtriser les anciennes manières de faire. Véritable historien du métier, il se tournait vers les œuvres de Breguet, Harrison et Tompion pour y puiser son inspiration, dans l'espoir de perpétuer la tradition que ces premiers horlogers avaient établie quelque 200 à 300 ans plus tôt.

Détails du cadran de l'Urban Jürgensen Oval Tourbillon Pocket Watch, qui mettent en évidence l'attachement de Pratt aux méthodes traditionnelles.
Ces influences sont manifestes, non seulement dans son travail, mais aussi dans son atelier. Pratt a commencé à constituer sa collection d'outils et de machines au début des années 1970, une période tumultueuse pour l'industrie horlogère.
Pendant la crise/révolution du quartz, des milliers d'emplois ont été perdus, mais cela a aussi signifié que les machines utilisées pour fabriquer des montres mécaniques traditionnelles sont devenues disponibles.
De nombreuses entreprises pensaient qu'elles n'auraient plus jamais besoin de ces outils et les vendaient comme de la ferraille. Pratt a su profiter de cette période et a acheté tout l'équipement dont il avait besoin pour une petite fraction de ce qu'il aurait dû coûter. « Il a réussi à configurer chaque tour pour un travail précis », selon Treffry, « ce qui représentait un gain de temps considérable, car il devenait ainsi possible d'effectuer des travaux différents sans avoir à régler de nouveau la machine ». Une autre de ces techniques traditionnelles que Pratt a su maîtriser, et pour laquelle il a tout particulièrement attiré l'attention, est le guilloché. Pratt est parvenu à exécuter cette technique avec une précision incroyable. Selon Treffry, « il débranchait le téléphone et ignorait la porte si quelqu'un essayait de le déranger pendant qu'il s'y consacrait ». On raconte même que quelqu'un, venu rendre visite à Pratt alors qu'il travaillait sur un cadran, a fini, après plusieurs tentatives infructueuses pour attirer son attention en frappant à la porte, par lancer des boules de neige contre sa fenêtre. Cela montre le niveau de concentration qu'il atteignait en travaillant sur ses machines.

Derek Pratt en train de réaliser un guilloché sur un cadran
Dans le livre qu'il a consacré à sa vie et à son œuvre, le Dr Helmut Crott a observé que les machines utilisées par Pratt à l'époque n'étaient pas les plus modernes. Crott a retrouvé des photos de Pratt travaillant sur un cadran. « J'ai montré ces photos à mon cadranier, qui a 82 ans et qui a passé 65 ans dans le métier de la fabrication de cadrans », a-t-il écrit. « Il a été très surpris par les outils que Derek utilisait. Ils semblaient archaïques, mais il a ajouté que quelqu'un capable de se servir de ces outils devait être très talentueux. » Pratt était clairement déterminé à faire des montres de manière traditionnelle et ne se laisserait pas influencer par la modernité. Crott a également noté qu'il n'y avait pas une seule machine CNC en vue dans son atelier. Pratt plaisantait souvent en disant qu'il n'utilisait pas la CAD (Computer-Aided Design) et qu'il préférait de loin le CARD – le carton. Il réalisait en carton des maquettes à l'échelle de certains composants, à l'aide d'élastiques pour les faire bouger, vérifiant ainsi leur fonctionnement avant de les construire en métal. Maîtriser ces techniques anciennes et entretenir ces machines vieillissantes signifiait que Pratt était capable de travailler avec sensibilité sur des pièces vintage. Son travail de restauration a fini par être presque une constante tout au long de sa vie. C'est aussi ce qui l'a rapproché de Peter Baumberger. Baumberger était l'un des principaux marchands d'antiquités et allait devenir plus tard le propriétaire de la marque danoise Urban Jürgensen und Sønner, un nom lié à certaines des montres les plus complexes du début du XIXe siècle. En raison de cette complexité que l'on rencontre souvent dans les pièces d'Urban Jürgensen, Baumberger avait du mal à faire réparer certaines de ses pièces – et c'est cette quête qui l'a conduit à sa première rencontre avec Pratt. S'étant forgé une réputation pour son travail selon les techniques traditionnelles et pour sa capacité à s'attaquer à des mouvements aux multiples facettes, Pratt voyait son nom se répandre aux quatre coins du monde.
DR. HELMUT CROTT
Pratt a commencé à réaliser de plus en plus de travaux pour Baumberger, et les deux hommes ont fini par devenir des amis proches. Lorsque ce dernier était sur le point de prendre le contrôle total d'Urban Jürgensen und Sønner, il n'y avait en réalité qu'une seule personne qu'il voulait à ses côtés pour la recherche technique.
Mais ce n'est pas seulement sur les montres Urban Jürgensen que Pratt allait travailler sous l'égide de Baumberger dans les premiers temps : il a également achevé la restauration d'une Vacheron Constantin offerte au roi Fouad Ier en 1929.
LES ANNÉES URBAN JÜRGENSEN

Le mouvement d'un tourbillon réalisé par Derek Pratt pour Urban Jürgensen. Le mouvement porte les mots « Invenit et Fecit », qui signifient « créé et fabriqué », une devise que l'on trouve sur les montres Breguet ainsi que sur celles de F.P. Journe.
Récemment, Urban Jürgensen a fait parler d'elle, puisque l'horloger finlandais Kari Voutilainen en est devenu le nouveau CEO et a placé sa fille Venla à la tête du service après-vente. Une effervescence semblable avait entouré, à l'époque, l'acquisition de la marque par Baumberger. Durant cette période, la marque a connu une ère très prolifique, en grande partie grâce au talent de Pratt. Lorsqu'on évoque l'engagement de Pratt auprès d'Urban Jürgensen, on mentionne souvent la qualité de ses cadrans. Son travail au tour d'horloger a toujours été extrêmement bien considéré dans l'industrie, même après sa mort. Lorsque son atelier a été vidé, on a trouvé un tiroir rempli de cadrans mis au rebut. Pour un œil moins exercé, ils semblaient parfaits, mais un examen sérieux et rapproché permettait de déceler d'infimes erreurs dont quiconque serait moins perfectionniste que Pratt se serait accommodé. Si son travail de cadranier était extraordinaire, il n'était qu'une de ses contributions à la marque, dont il est devenu directeur technique en 1982, poste qu'il a occupé jusqu'en 2005.

La machine utilisée par Pratt pour créer ses extraordinaires cadrans
Lorsqu'il est question du travail de Pratt pour Urban Jürgensen, beaucoup penseront aussitôt à sa montre de poche ovale. Ce projet allait demander plus de deux décennies, les touches finales ayant été apportées par Kari Voutilainen. Même si la forme distinctive de son boîtier peut l'aider à se démarquer sur le plan esthétique, le véritable point fort de cette montre se trouve dans son mouvement. Pour cette montre, Pratt a inventé une nouvelle façon de loger un remontoir d'égalité et un rouage dans un tourbillon. Quelle était l'innovation ? Monter un remontoir supplémentaire à l'intérieur de la cage du tourbillon. Il allait également intégrer à ce mécanisme un échappement à détente, l'un de ses favoris en raison de sa qualité unique : il ne nécessite apparemment pas de lubrification. Pratt a dû relever de nombreux défis uniques lors de la construction de cette montre, mais il semble les avoir tous affrontés avec la même détermination que beaucoup lui ont connue tout au long de sa carrière. Il a fabriqué à la main toutes les pièces de cette montre, jusqu'aux vis. Trois boîtiers ont été réalisés pour cette montre en particulier : un en argent, un en platine et un en or rose. Les exemplaires en platine et en or rose ont été produits entre 2005 et 2006 par Bruno Affolter, maître boîtier chez Les Artisans Boîtiers, une filiale de Parmigiani. Le boîtier en argent, en revanche, a été réalisé par Pratt sur son tour. En raison de sa forme ovale, il a fallu adapter un accessoire spécial sur son tour pour mener la tâche à bien. Il a fait un si bon travail que le maître boîtier Jean-Pierre Hagmann dira, après avoir eu l'occasion d'examiner le boîtier : « La maîtrise et la qualité de la fabrication sont excellentes ! Le créateur mérite le titre de maître boîtier ! »
Il allait de même relever le défi de former les deux glaces qui couvriraient l'avant et l'arrière de la montre – ce que n'importe quel artisan ne saurait pas faire. Pratt a sollicité les conseils de celui qui était, dit-on, le seul homme capable de façonner le saphir de cette manière, lequel s'est moqué de Pratt lorsque celui-ci lui a expliqué les dimensions du projet. Dès qu'il est apparu clairement que la collaboration ne serait pas possible, Pratt a décidé de s'atteler seul à la tâche. Il a fini par réussir à produire les deux, y compris la glace du fond, percée de deux trous pour le remontage et la mise à l'heure de la montre.
Pratt était incroyablement fier de cette montre, au point d'en ajouter un croquis sur sa carte de visite. Cependant, comme nous l'avons mentionné plus haut, il n'a pas pu terminer le projet. En 2004, alors que le cancer de Pratt en était à un stade précoce, Baumberger lui a demandé s'il pouvait confier le projet à Kari Voutilainen, qui ajouterait les dernières pièces au mouvement et appliquerait les spectaculaires finitions. Pour un guide plus détaillé de cette montre, nous recommandons la lecture de l'article du Dr Helmut Crott publié sur SJX.
Urban Jürgensen Réf. 2 à côté de la Réf. 3.
Bien sûr, ce n'est pas la seule pièce que Pratt allait réaliser pour Urban Jürgensen et Baumberger. Il a travaillé sur les montres-bracelets Réf. 2 et Réf. 3 et les a développées ; son module de quantième perpétuel y était superposé à un calibre F. Piguet. La seule différence entre les deux était l'ajout, sur la Réf. 3, d'un indicateur de réserve de marche situé dans la moitié inférieure du cadran des phases de lune.
Ces deux montres allaient définir les codes esthétiques d'Urban Jürgensen pendant de nombreuses années. Après la disparition de Pratt et de Baumberger, l'esthétique de ces deux montres a dessiné tout le style de la marque.
LA RELATION AVEC GEORGE DANIELS
Avec le recul, il peut sembler évident que Derek Pratt et George Daniels allaient devenir amis. Les deux plus grands talents de leur génération sont nés en Angleterre, à 12 ans d'intervalle. Selon Treffry, « tous deux avaient de longues conversations téléphoniques chaque dimanche, discutant longuement des différents défis qu'ils avaient chacun rencontrés dans leur travail au cours de la semaine. S'ils partageaient de nombreuses compétences et connaissances, ils savaient aussi très bien se compléter. L'habileté de Pratt en usinage, plus précisément en usinage par électroérosion (EDM), a été d'une grande aide pour Daniels, et l'on pense que c'est Pratt qui a fabriqué le petit pivot nécessaire à la création de l'échappement coaxial.

George Daniels avec Derek Pratt et Grahame Brooks, alors directeur des ventes d'Audemars Piguet pour le Royaume-Uni, en 1986, devant une « Blower Bentley » de 1928.
L'amour de Pratt pour tout ce qui touche à l'horlogerie ne se limitait pas aux montres de poche et aux montres-bracelets : il éprouvait aussi une grande fascination pour les horloges gothiques en fer qui fonctionnent encore aujourd'hui dans tant de clochers de villages européens. Il allait également produire quatre horloges à eau au cours de sa carrière. C'est un aspect de l'horlogerie auquel beaucoup ne pensent pas aujourd'hui, et ce n'est peut-être pas le côté le plus séduisant de l'industrie, mais il intriguait Pratt. L'une d'elles, qu'il a réalisée et qu'il allait continuer à développer pendant plusieurs années, occupait deux étages de son atelier et se trouve désormais au musée du BHI à Upton Hall, dans le Nottinghamshire. Sa troisième horloge à eau était une commande pour un village qui célébrait son 950e anniversaire, à la fois œuvre d'art publique et garde-temps fonctionnel. Si ces deux maîtres horlogers britanniques se ressemblaient beaucoup à bien des égards, ce sont peut-être leurs différences qui pèsent sur leurs héritages. Daniels était connu pour être une force de la nature dans l'industrie : rien n'allait l'empêcher de faire du coaxial un succès commercial, et il ne cesserait jamais de faire pression pour promouvoir l'horlogerie anglaise et la Méthode Daniels. Pratt, lui, était très heureux de travailler sous le nom d'autres personnes. « Il était calme ; poli, d'une manière très discrète », dit Richard Stenning, copropriétaire de Charles Frodsham & Co. et avaient recours à des triangles de Reuleaux, une forme courbe de largeur constante, que Pratt utilisait dans son système de remontoir. Il n'y a pas que les machines qui enthousiasmaient Pratt : il prenait aussi un grand plaisir aux bateaux pop-pop, un petit jouet que l'on peut fabriquer chez soi avec des pièces assez rudimentaires. Pratt a perfectionné ces bateaux jusqu'à la limite et a même écrit plusieurs articles à leur sujet pour une revue spécialisée.

Pratt sur ce que l'on pense être une BSA Sloper.
Petite digression : l'amour de Pratt pour tout ce qui touche à l'horlogerie ne se limitait pas aux montres de poche et aux montres-bracelets : il éprouvait aussi une grande fascination pour les horloges gothiques en fer qui fonctionnent encore aujourd'hui dans tant de clochers de villages européens. Il allait également produire quatre horloges à eau au cours de sa carrière. C'est un aspect de l'horlogerie auquel beaucoup ne pensent pas aujourd'hui, et ce n'est peut-être pas le côté le plus séduisant de l'industrie, mais il intriguait Pratt. L'une d'elles, qu'il a réalisée et qu'il allait continuer à développer pendant plusieurs années, occupait deux étages de son atelier et se trouve désormais au musée du BHI à Upton Hall, dans le Nottinghamshire. Sa troisième horloge à eau était une commande pour un village qui célébrait son 950e anniversaire, à la fois œuvre d'art publique et garde-temps fonctionnel. Si ces deux maîtres horlogers britanniques se ressemblaient beaucoup à bien des égards, ce sont peut-être leurs différences qui pèsent sur leurs héritages. Daniels était connu pour être une force de la nature dans l'industrie : rien n'allait l'empêcher de faire du coaxial un succès commercial, et il ne cesserait jamais de faire pression pour promouvoir l'horlogerie anglaise et la Méthode Daniels. Pratt, lui, était très heureux de travailler sous le nom d'autres personnes. « Il était calme ; poli, d'une manière très discrète », dit Richard Stenning, copropriétaire de Charles Frodsham & Co.
LE DÉVELOPPEMENT DE L'ÉCHAPPEMENT
Si Daniels est connu de toute la communauté horlogère pour son échappement coaxial, Pratt a lui aussi mis au point une forme ingénieuse d'échappement, directement inspirée du travail d'A.L. Breguet. Il s'agit, bien sûr, de son remontoire tourbillon, qui conservait un échappement à détente. En 1981, Pratt a décidé de résoudre un problème que Breguet n'avait pas réussi à résoudre : créer un tourbillon à force constante. Comme le souligne dans son livre Andrew Crisford, spécialiste de l'horlogerie britannique et de Breguet, ce dernier a tenté cet exploit sur quelques montres sur lesquelles il avait gravé « Echappement à force-constanté », mais une seule de ces montres subsiste, et son échappement a depuis été remplacé.

Les principes mécaniques de l'échappement de Derek Pratt
La solution de Pratt consistait à intégrer un remontoir à l'intérieur du tourbillon. C'est ce remontoir qui entraîne le tourbillon, et il reçoit l'énergie directement du rouage. Cela signifie que le pivot de l'échappement qui entraîne normalement le tourbillon, autour de l'une des roues, est remplacé par le pivot lié au remontoir. Ce remontoir d'une seconde est relié à la roue d'échappement par un ressort spiral qui s'arme et se libère chaque seconde, fournissant une impulsion à la roue d'échappement.

Le système Reuleaux
Le composant de cette construction qui se distingue le plus est le triangle de Reuleaux. Ce triangle équilatéral courbe agit comme une came et commande le mouvement des palettes qui interagissent avec le remontoir. Attribué à l'ingénieur mécanicien allemand du XIXe siècle Franz Reuleaux, le triangle de Reuleaux fait partie des polygones de Reuleaux, qui partagent la qualité unique d'avoir un diamètre constant. Cela permet aux dents de la fourchette dans laquelle il repose de rester en contact constant avec la came à mesure qu'elle tourne et déplace les palettes à chaque rotation. C'est la même forme que celle utilisée par Mazda dans ses moteurs Wankel, comme mentionné plus haut.
Cet échappement est apparu pour la première fois dans une série de montres de poche réalisées pour Urban Jürgensen. Pratt allait produire une deuxième série de ces montres de poche dans les années 1990, la principale différence étant que la came triangulaire était faite d'un rubis synthétique au lieu d'acier, ce qui permettait un frottement bien moindre. En 1997, Pratt allait tourner son attention vers un nouveau projet doté d'un autre échappement novateur. Cette fois, il s'inspirait de Daniels et de sa conception à double roue, et construisait une montre qui l'intégrait dans un tourbillon faisant lui aussi appel à un échappement à détente. Dans un échappement à double roue de Daniels, les deux roues tournent dans des sens opposés, ce qui est légèrement contre-intuitif pour un tourbillon. Selon Treffry, Pratt, « alors qu'il se trouvait dans la salle de bains, a compris que si l'on ajoute une seconde roue fixe à denture intérieure, elle fait tourner la roue d'échappement dans le sens opposé ». Pratt a réalisé cette montre pour un concours commémorant le 250e anniversaire de la naissance de Breguet. En combinant deux des inventions des anciens maîtres, il a réussi à se classer deuxième, et la montre allait par la suite fournir une partie de l'inspiration de l'échappement du Double Impulse Chronometer de Frodsham. Cette montre est aujourd'hui exposée au Science Museum de Londres.
SON H4 INACHEVÉ
Pratt s'est attelé à la tâche herculéenne de répliquer le H4, le dernier chronomètre de marine produit par John Harrison, célèbre pour avoir remporté le Longitude Challenge. C'était un peu un projet passion pour Pratt, fasciné depuis des années par cette pièce, ainsi que par l'ensemble de l'œuvre de John Harrison.
Treffry nous dit qu'il ne faudrait pas parler du chronomètre de Pratt comme d'une réplique : « il a toujours dit qu'il était “en train d'en construire un autre” ». « Il voulait entrer dans l'état d'esprit de Harrison pour tenter de résoudre les problèmes que celui-ci avait eu à résoudre. » Il était également important de ne pas l'appeler réplique car, à l'époque, le H4 était techniquement la propriété de l'Amirauté et constituait un secret d'État. Cela signifiait que personne n'était autorisé à y accéder, hormis ceux qui travaillaient au musée de Greenwich – et, à l'époque, le seul homme de confiance pour maintenir le H4 en état de marche était Jonathan Betts, conservateur émérite de l'Observatoire royal de Greenwich. Ce serait le dernier projet de Pratt. Il l'a commencé en 1997, mais a dû le remettre à l'équipe de Frodsham pour qu'elle le termine. « Ce fut une passation difficile », raconte Roger Stevenson, horloger aujourd'hui semi-retraité chez Frodsham, qui, avec Philip Whyte, s'est rendu en Suisse et est resté une semaine auprès de Derek pour amorcer la transition du projet. « Il avait consacré tant de temps et d'efforts à ce projet et a dû comprendre peu à peu qu'il ne serait pas en mesure de le terminer. »
La visite de Stevenson et Whyte n'était pas le premier contact de Frodsham avec ce projet. Selon Stevenson, Whyte a mis Pratt en relation avec les différents artisans qui l'ont aidé pour les parties spécialisées du projet. Martin Matthews a réalisé le boîtier en argent ; Charles Scarr a exécuté le complexe travail de gravure ; et Jos Houbraken a travaillé sur le délicat cadran. Ce qui a frappé, c'est qu'il s'agissait de la définition même d'un travail d'équipe. Néanmoins, Treffry a souligné que tous ces artisans extérieurs devaient eux aussi se montrer à la hauteur des grandes exigences de Pratt. « Je crois qu'il a essayé trois cadraniers avant de trouver Houbraken », a-t-il indiqué. Pratt était très perfectionniste. Dans le livre du BHI consacré à Pratt, Whyte explique en détail que le cadranier n'a pas été le seul poste à connaître plusieurs itérations : Pratt a également fait appel à plusieurs fabricants de boîtiers et graveurs pour s'assurer que tous les détails de son H4 soient parfaits.
Le boîtier du H4 et le mouvement, achevé en 2014
Frodsham a officiellement pris le contrôle du projet en 2009, peu avant que Pratt ne soit emporté par un cancer de la prostate. Ils ont réussi à achever le projet à temps pour une exposition itinérante intitulée Navires, horloges et étoiles au National Maritime Museum de Greenwich en mars 2014. « Nous avons naïvement pensé qu'il nous suffirait de réserver un jour par semaine pour travailler sur le H4 », dit Stevenson. Ce jour s'est transformé en presque toutes les heures de veille à mesure que l'échéance approchait.
L'HÉRITAGE DE PRATT
On peut affirmer sans risque que Derek Pratt a été l'un des horlogers les plus importants et les plus talentueux du XXe siècle. Son travail couvre toute l'étendue de l'horlogerie, et ses compétences comme ses centres d'intérêt étaient si variés qu'il était manifestement capable de s'attaquer à presque n'importe quel défi mécanique. Pourtant, pour ceux qui le connaissaient, cela passait toujours après sa gentillesse et son caractère. « Qui que vous soyez, Derek avait toujours le temps de s'asseoir et de partager quelques conseils », dit Stenning en se rappelant les nombreuses fois où Pratt s'arrêtait à l'atelier de Frodsham avant d'aller au pub pour un incontournable « après-midi et une bière ».

Pratt a reçu en 2005 la médaille d'or Tompion de la Worshipful Company of Clockmakers pour son excellence en horlogerie
Bien qu'il n'ait jamais pris d'apprenti – selon Treffry, cela tenait en partie à ses exigences incroyablement élevées et au fait qu'il ne travaillait qu'à partir de croquis –, Pratt tenait manifestement beaucoup à transmettre son savoir chaque fois qu'il le pouvait. Il invitait régulièrement les élèves du WOSTEP à visiter son atelier, chez lui, le samedi après-midi ; en plus d'y acquérir un savoir de grande qualité, ils avaient droit à un copieux thé de l'après-midi préparé par la seconde épouse de Pratt, Jenny. Il a reçu plusieurs prix pour son talent d'horloger, des médailles d'argent et d'or, deuxième et première plus hautes distinctions que le BHI puisse décerner, jusqu'au Prix Gaïa. Il a également été l'un des rares récipiendaires de la médaille Tompion de la Worshipful Company of Clockmakers. Beaucoup des plus grandes innovations de Pratt n'ont jamais atteint la sphère commerciale comme l'a fait le coaxial. Cela tient en partie au fait que Pratt n'a jamais suivi cette voie, mais aussi à leur haut niveau de complexité, qui les a rendues difficiles à produire en série et presque impossibles à réduire à l'échelle d'une montre-bracelet. Tout cela fait que son héritage a souvent du mal à trouver un écho auprès de nombreux collectionneurs et passionnés d'aujourd'hui.
Pratt était un oiseau rare dans l'horlogerie : un horloger hypertalentueux qui a, semble-t-il, abordé toutes les disciplines du métier au plus haut niveau. Comme le dit Stenning, « il était l'horloger accompli ».
Ce texte s'appuie sur l'article Derek Pratt: the forgotten watchmaker et sur le livre Derek Pratt: Watchmaker du BHI.





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