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L’année est nouvelle. Et nous, qui sommes-nous ?

il y a 6 jours
8 min de lecture

Une boîte à montres vide est pleine de possibilités. Une boîte à montres pleine est le signe évident qu’il nous en faut une vide. De boîte en boîte, nous avançons, poussés par le désir et tirés par le hasard. Nous devenons collectionneurs et, ce faisant, nous construisons un style personnel. Dans un exercice ouvertement théorique, nous avons cherché à isoler quelques-uns des profils les plus récurrents, comme on choisit les instruments d’une composition musicale.


« Tout en un point » est le titre d’une nouvelle d’Italo Calvino qui part d’une idée vertigineuse : l’univers entier concentré en un seul point. Le narrateur, M. Qfwfq, décrit son parcours depuis cet instant initial — le Big Bang — jusqu’à aujourd’hui, toujours avec la certitude d’un éventuel retour au point primordial. On peut dire qu’il s’agit d’une nouvelle sur la plus grande collection de tous les temps : la collection de tout.


Pourquoi l’ensemble de toutes les montres existantes ne peut-il pas être considéré comme une collection ?

D’abord, parce qu’elles n’appartiennent pas au même propriétaire. Ensuite, parce qu’elles ne sont pas réunies. Enfin, parce qu’elles n’obéissent à aucun critère. Le critère est peut-être l’élément le plus important pour distinguer une collection d’une simple accumulation d’objets.


C’est lui qui établit des paramètres de comparaison. Toute caractéristique capable de distinguer une montre d’une autre peut devenir un critère de collection.


Les critères peuvent s’organiser de multiples façons, et c’est précisément cette organisation — la sélection, la hiérarchie, l’insistance — qui définit le profil de chaque collectionneur.


Nous pourrions affirmer :

montre-moi ta collection de montres et je te dirai qui tu es.

Observer une collection est toujours un exercice de connaissance de soi, où apparaissent des traits évidents de la personnalité de son collectionneur. De même que, dans un livre, tous les personnages sont en dernière instance des créations de l’écrivain, dans une collection toutes les montres résultent de choix personnels et reflètent donc celui qui les a choisies.


Reste le rêve. Plus que ce que nous sommes, une collection révèle ce que nous aimerions être. Les plongeurs, les pilotes et les explorateurs de bureau le savent bien. Les collections fonctionnent comme des miroirs où nous reconnaissons nos forces et tentons de compenser nos fragilités. Les plus méticuleux, les passionnés de chronométrie, le comprennent de façon particulièrement claire.


Quand la réalité se révèle monotone, les complications offrent une échappatoire.

Quand le monde se montre trop laid, le design peut être un refuge.

Quand le passé semble supérieur au présent, le vintage apparaît comme une réponse.

Quand les relations affectives deviennent difficiles, l’engagement envers une marque peut servir de compensation.

Quand la vie économique effraie ou enthousiasme, une collection orientée vers l’investissement peut apporter sécurité ou excitation.

Rien de tout cela n’est absolu. La complexité humaine entre rarement dans des catégories étanches. Comme si le hasard ne suffisait pas, au fil de la vie du collectionneur les critères changent, et avec eux la collection elle-même se transforme. Nous savons tous comment nous avons commencé ; personne ne sait comment cela finira. Souvent, la traction du hasard se révèle plus forte que la poussée du désir.


L’exercice qui suit s’éloigne délibérément de la réalité concrète de chacun. Il doit être compris comme un ensemble de miroirs dans lesquels nous pouvons trouver un reflet fidèle, imparfait, ou même aucun reflet.





Le Narcisse


Image générée par IA – Le collectionneur de montres Narcisse
Image générée par IA – Le collectionneur de montres Narcisse

Parmi les différentes versions du mythe de Narcisse, l’une des plus évocatrices raconte que Tirésias prophétisa, le jour de sa naissance, que le jeune homme vivrait longtemps pourvu qu’il ne contemple jamais sa propre image.


Narcisse grandit et devint d’une beauté extraordinaire, éveillant l’amour de plusieurs nymphes, parmi lesquelles Écho. Le mépris avec lequel il les traita conduisit certaines d’entre elles à demander vengeance aux dieux. Némésis le condamna alors à tomber amoureux de son propre reflet dans le lac d’Écho. Prisonnier de cette contemplation, Narcisse dépérit. Après sa mort, il fut transformé en la fleur qui porte encore aujourd’hui son nom.


À l’instar de Narcisse, ce collectionneur fait de la beauté son critère central.

Ses montres reflètent la beauté qu’il possède — ou celle qu’il aimerait posséder.

Il n’est pas rare de le surprendre en train de contempler longuement sa propre montre, presque comme Narcisse devant l’eau immobile. Il s’agit peut-être du collectionneur le plus ancré dans le présent, puisque le critère esthétique a pris une importance croissante. Ce qui est beau varie selon le contexte : dans les montres vintage, les marques du temps ajoutent du caractère ; dans les montres neuves, on recherche la perfection immaculée.


Tout comme le collectionneur lui-même, ses montres doivent toujours être impeccablement présentées, avec des bracelets en cuir et en métal choisis dans le moindre détail. Le Narcisse se reconnaît dans les montres qui lui plaisent visuellement et, en les portant, se sent imprégné de leur beauté. Faire l’éloge de sa montre revient à faire l’éloge de son apparence.





Le Méticuleux


Image générée par IA – Le collectionneur de montres Méticuleux
Image générée par IA – Le collectionneur de montres Méticuleux

Pour le Méticuleux, une montre ressemble à une matriochka infinie : chaque couche retirée en révèle une autre, prête à être explorée. Et s’il y a une chose qu’il apprécie, c’est la lumière, car l’obscurité nourrit l’ignorance, l’un des principaux ingrédients de la peur. C’est dans ce jeu entre lumière et ombre que naît le Méticuleux.


Ressentir est malheureusement un moyen efficace d’éteindre la lumière. Un sentiment intense nous conduit souvent à fermer les yeux sur la réalité.

Le Méticuleux préfère réduire l’intensité du sentiment pour accroître le contrôle.

La maîtrise des détails devient ainsi une manière d’éclairer l’inconnu, et les montres offrent une source inépuisable de ces détails.


Ils peuvent concerner le fonctionnement ou l’aspect. Le premier se contrôle par l’analyse de la chronométrie. Une montre précise inspire confiance ; la réserve de marche indique pendant combien de temps nous pouvons nous fier à elle. Croiser ces deux données permet de suivre les variations tout au long du cycle de remontage. Pour l’aspect, les détails se multiplient : la finition des aiguilles, la texture du cadran, l’inclinaison des cornes.


Le Méticuleux observe une montre comme on s’approche trop près d’un tableau impressionniste, et analyse chaque coup de pinceau pour éviter l’impact émotionnel de l’ensemble. Malgré tout, la plupart trouvent parfois le courage de reculer, de détacher le regard des détails et de ressentir.



L’Enquêteur


Image générée par IA – Le collectionneur de montres Enquêteur
Image générée par IA – Le collectionneur de montres Enquêteur

Dans chaque montre, il y a un monde à explorer.

Les amateurs de romans policiers reconnaissent facilement ce profil. Chaque pièce de la collection équivaut à une scène de crime prête à être analysée. L’enquête exige calme, patience et temps. Pour ces collectionneurs, plonger dans le passé de leurs montres est un moyen efficace de se reposer du présent.


Le présent fatigue par son urgence ; le futur inquiète par son imprévisibilité. Le passé, au contraire, se présente comme stable et, de ce fait, rassurant. Pour les montres neuves, on enquête sur le parcours de la marque et sur les variations qui ont conduit au modèle actuel. Pour les vintage, le champ est presque illimité : marques d’entretien, dédicaces, personnalisations, poinçons, indices de provenance.


L’enquête se prolonge naturellement par des recherches dans les livres, les revues, les archives et chez les bouquinistes. Une fois le processus achevé, surgit le besoin de partager les résultats. Publier, débattre, diffuser sur des forums, des blogs ou les réseaux sociaux permet d’éveiller l’intérêt pour l’histoire et de fournir des critères aux futurs collectionneurs.




Le Gardien de Mémoires


Image générée par IA – Le collectionneur de montres Gardien de Mémoires
Image générée par IA – Le collectionneur de montres Gardien de Mémoires

Agostinho da Silva conseillait :

« Ne fais pas de projets pour la vie, tu pourrais gâcher les projets que la vie a pour toi ».

Si l’avenir résiste à toute mise en ordre, il reste à organiser le passé. Il existe un souvenir pour chaque montre et une montre pour chaque souvenir. Telle est la devise du Gardien de Mémoires.


Les montres fonctionnent comme des coffres capables de renfermer des triomphes, des naissances, des voyages, des rencontres et des adieux. Sa boîte à montres ressemble à un album de photographies. La valeur commerciale, le design ou les complications importent peu. L’essentiel est que la montre soit vivante, en marche, signe que le souvenir qui lui est associé reste lui aussi actif.


Le passé n’est pas aussi statique qu’il y paraît. Les récits changent avec le temps, contaminés par les expériences ultérieures. La précision s’estompe ; le sentiment demeure. Le Gardien de Mémoires préserve avant tout ce sentiment. Porter une montre associée à une victoire peut illuminer une journée difficile. Porter la montre de quelqu’un qui nous a quittés nous rapproche de cette présence absente. Emprisonner le temps est impossible, mais le geste apporte la sérénité.




L’Ingénieux


Image générée par IA – Le collectionneur de montres Ingénieux
Image générée par IA – Le collectionneur de montres Ingénieux

S’il est possible de compliquer, pourquoi simplifier ?

La simplicité, bien que belle et sereine, se révèle ennuyeuse pour l’Ingénieux. Les montres heures-minutes-secondes le rendent nerveux. La vie est trop courte pour ce qui est simple.


Ce collectionneur recherche un mouvement constant. Les montres doivent cacher des talents, des astuces et des surprises. Elles doivent provoquer l’émerveillement. Tout ce qui est statique lui inspire de la méfiance. Sa boîte à montres est un véritable parc d’attractions pour les complications horlogères.


L’Ingénieux reconnaît que le temps accélère ou ralentit selon le contexte. L’enthousiasme est le seul antidote à la lenteur. Comprendre le fonctionnement d’une complication est une joie pure faite de laiton et d’acier. Le calme ne vient qu’après la compréhension totale, semblable à celui de l’alpiniste au sommet de la montagne. L’avenir représente l’invention ; le passé, la découverte. L’aspect esthétique n’importe qu’en tant que conséquence du processus technique.




L’Investisseur


Image générée par IA – Le collectionneur de montres Investisseur
Image générée par IA – Le collectionneur de montres Investisseur

Acheter et vendre des montres permet de connaître de nombreux modèles. L’Investisseur apprécie cette connaissance, même si elle reste superficielle sur le plan technique. Le moment de l’acquisition est le sommet de l’expérience. Il sait que, si nécessaire, il peut rapidement convertir sa collection en liquidités, sans pertes significatives.


La sécurité est centrale. Présenter un achat comme un investissement neutralise la culpabilité associée au luxe. Chaque montre représente une marche dans une trajectoire économique. La collection devient une succession de preuves de réussite financière.


Comme l’agriculteur, l’Investisseur plante des montres et récolte des euros. Il dépend de l’environnement, du contexte, du comportement humain. La crise du quartz illustre bien cette instabilité. La meilleure défense réside dans une perception aiguisée et un bon timing. Au bout du compte, il sait qu’il maîtrise mieux l’argent que les montres elles-mêmes.




L’Engagé


Image générée par IA – Le collectionneur de montres Engagé
Image générée par IA – Le collectionneur de montres Engagé

Entretenir une relation amoureuse est complexe. L’Engagé trouve davantage de stabilité dans sa relation avec sa marque de prédilection que dans les relations affectives.


Assister au coucher du soleil ou dîner aux chandelles avec sa montre au poignet lui suffit.

La fidélité exige des efforts. Il n’est pas toujours facile de rester fidèle à une seule marque, mais certains y parviennent avec distinction. La curiosité pour d’autres maisons est minime. Cette relation n’a rien d’étrange, car la marque offre appartenance, communauté et prévisibilité. Les rencontres entre adeptes renforcent ce lien.


Les trahisons ne sont pas tolérées. Des changements brusques de stratégie peuvent être vécus comme des ruptures émotionnelles. La fidélité porte sur les principes, non sur l’exclusivité. L’Engagé cherche constamment de nouveaux adeptes pour sa marque, la renforçant ainsi. C’est, de tous, le plus grégaire des collectionneurs.



Nous vous invitons à commencer 2026 par une réflexion sur votre style de collectionneur. Vous reconnaissez-vous dans un ou plusieurs de ces profils ? Votre avis est le bienvenu, même s’il est partagé de manière anonyme.






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