Le temps est mort. Vive le temps.

Einstein portait une montre-bracelet Longines qui lui a probablement été offerte en 1931 et qui a été vendue en 2008 pour 74 000 CHF.
C'est avec cette Longines au poignet qu'il conclut que le temps ne s'écoule pas uniformément : il passe plus lentement dans la vallée qu'à la montagne. La différence est infime, mais rien que la Cesium 133, une montre-bracelet atomique, ne puisse mesurer, puisqu'elle ne perd qu'une seconde en 1000 ans. L'idée que le temps n'est pas le même pour tous les êtres humains est choquante, comme l'ont été les idées que le monde n'est pas plat ou que le soleil ne tourne pas autour de la terre ; l'étrangeté ne vient que d'erreurs de perception.

Nous ne savons pas encore bien lire l'univers, nous n'en connaissons pas la grammaire la plus élémentaire. Einstein a peut-être eu la perception facilitée, puisque, jeune homme, il travailla à l'Office fédéral de la propriété intellectuelle de Berne, où il traita des brevets relatifs à la synchronisation des horloges entre gares ferroviaires. 77 ans après la naissance d'Einstein et à 421 km de Berne, à Vérone, naquit le physicien Carlo Rovelli, qui, dans son livre « L'ordre du temps », expose le plus clairement possible l'idée que le temps tel que nous le connaissons est mort. Couche après couche, Rovelli détruit toutes les idées que nous avons sur le mécanisme du temps : il n'est pas unique, il n'a pas d'orientation, le présent n'a pas de sens dans l'univers, et le temps ne peut être considéré comme indépendant. Il commence par l'idée que le temps n'est pas unique : dans la vallée, où l'effet de la gravité est plus fort qu'à la montagne, le temps est plus lent.
Dans la plaine de l'Alentejo, on vieillit donc plus lentement qu'au sommet du volcan du Pico.

Il passe ensuite à l'idée que le temps n'a pas d'orientation. Le passé, le présent et le futur ne suivent pas nécessairement cet ordre : si je regarde la Cesium 133 et que j'y lis 12 h 00, ce que je vois, c'est la lumière qui voyage des aiguilles jusqu'à mes yeux ; je vois l'heure qu'il était il y a une nanoseconde, le présent ne coïncide pas toujours. Mon présent est le passé des autres. Qu'est-ce donc que le temps ? Le passé n'existe plus, le futur n'a pas encore existé, et le présent, existe-t-il ? Qu'est-ce que le présent ? Cette seconde précise ? Ce millième de seconde ? Planck définit le temps comme mesurable jusqu'à 10⁻⁴³
seconde ; pour des fractions inférieures, une théorie de mécanique quantique est nécessaire. Il termine par l'idée que le temps n'est pas indépendant : il varie selon un ensemble de facteurs comme la gravité et la vitesse. Rovelli raconte plusieurs histoires sur les partisans de l'inexistence du temps, comme celle de Leibniz, qui retira le « t » de son nom (auparavant Leibnitz) pour souligner que le temps n'existe pas. Pour Aristote, le temps était la mesure du changement des choses, il était intimement lié aux choses, aux événements ; c'est Newton qui suggéra pour la première fois l'existence d'un temps théorique et indépendant qui s'écoule de lui-même. C'est encore notre idée du temps. Aristote disait que le temps est la mesure des choses, Newton que le temps s'écoule de lui-même, et Einstein que le temps n'est ni unique ni indépendant ; le temps a été retiré aux choses, théorisé puis détruit en tant que concept : ce n'est pas un bon mécanisme pour mesurer des événements ou des changements.
Le temps est mort. Alors, comment fonctionne l'univers sans temps ? Que mesurent les montres ?
La mécanique quantique semble être la seule solution ; penchons-nous sur les très petites particules. Nous savons tous qu'il existe des atomes constitués d'électrons, de protons et de neutrons ; nous avons tous appris que les électrons sont des particules de charge négative. Si nous voulons observer un électron, nous pouvons le faire, ce qui nous porte à croire qu'il se comporte comme une particule que l'on peut situer dans le temps et dans l'espace. Là aussi, il y a un problème de perception : on a récemment avancé la théorie selon laquelle les électrons fonctionnent comme des ondes et, lorsqu'ils sont observés, la fonction d'onde s'effondre ; autrement dit, lorsqu'ils ne sont pas observés, ils ne peuvent être définis avec exactitude dans l'espace et dans le temps. Nous sommes le résultat d'un agrégat de très petites particules où le temps n'a pas sa place. Einstein a tué le temps que Newton nous avait laissé et que nos parents et nos professeurs nous ont enseigné ; il ne nous reste plus qu'un temps inexistant, comme le Chevalier inexistant de l'écrivain Italo Calvino.

Le Chevalier inexistant appartient à la trilogie « Nos ancêtres » ; c'est l'histoire d'un chevalier qui, tout simplement, n'existait pas. Il portait un heaume, montait un cheval, mais n'existait pas. À l'intérieur de son armure, tout était rempli de rien ; quand il mangeait, puisqu'il n'existait pas, il se contentait de couper la nourriture en morceaux de plus en plus petits. La division mène inévitablement à l'inexistence : si nous divisons les heures en minutes, les minutes en secondes, les secondes en millièmes de seconde et ainsi de suite jusqu'au temps de Planck, le temps perd sa raison d'être, il cesse d'être perceptible. Le chevalier divisait sa nourriture en morceaux de plus en plus petits, tenant compagnie à ses compagnons jusqu'à ce qu'ils aient terminé leur repas. Après le repas, il partait au combat, où il respectait tous les protocoles ; il était parfait, précis, implacable, tout comme l'idée que nous nous faisons du temps. Un jour, il en eut assez de ne pas exister, ouvrit son heaume et s'en alla. S'apercevant de la situation, un autre chevalier, celui-ci de chair et d'os, saisit l'occasion pour se glisser dans l'armure abandonnée. Le Chevalier inexistant était parfait et, bien sûr, avait une dulcinée à ses trousses, malheureusement très tourmentée à l'idée que son bien-aimé n'existe pas. Ce fut un moment de grand bonheur lorsque la dulcinée put enfin consommer son amour et, même après avoir découvert l'imposteur dans l'armure du Chevalier inexistant, elle ne recula pas. Notre idée du temps est sur le point d'ouvrir son heaume et de partir. La terreur sera d'imaginer une armure vide, tombée à terre, sans aucun imposteur de chair et d'os à proximité. Il nous faut une alternative à l'idée de temps, de toute urgence ! Il nous faut penser le temps. Les montres doivent enfin découvrir leur fonction. Il existe des propositions intéressantes, parmi lesquelles la RM69 de Richard Mille, qui assemble des mots au hasard pour créer un message, ou la Blackjack de Christophe Claret, qui intègre une roulette de casino fonctionnelle au dos de la montre.

Ces montres ne mesurent pas seulement le temps, ne mesurent pas seulement l'ordre des événements : elles créent de nouveaux événements. La montre la plus futuriste est peut-être celle qui ôte le premier rôle à la fonction de mesure, celle qui nous présente avant tout un univers chaotique. Le chaos semble être un bon imposteur pour notre armure du temps.





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